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15/09/2012

Casino (1995) : "Rien ne va plus!" - ★★★★★★★★★☆ 9.5/10

Avec Casino, Scorsese réalise un film presque parfait. Cette épopée inspirée d'une histoire vraie dans le Las Vegas mafieux des seventies, confirme une enième fois le talent du réalisateur virtuose qui signe là un nouveau classique des films de gangsters.

Sam Rothstein faisant de l'or avec tout ce qu'il touche, la Mafia le place donc à la tête d'un des plus beaux casinos de Las Vegas. Dans les années 70, Le Tangiers est l'un des casinos les plus prospères de la ville et Sam est devenu le grand manitou de Sin City, secondé par son ami d'enfance : Nicky Santoro. Mais il se laisse un jour séduire par une virtuose de l'arnaque d'une insolente beauté : Ginger McKenna. Amoureux, il lui ouvre les portes de son paradis et l'épouse. Ses ennuis commencent alors...


Le spectateur s’apprête à pénétrer dans un monde où trahisons et éliminations sommaires sont les seuls mots d’ordre.

"Un film pour eux, un film pour moi ». Cette formule du réalisateur Martin Scorsese témoigne des obligations que peuvent parfois rencontrer les réalisateurs face au système.
Casino est un de ces films « pour eux », pour les studios hollywoodiens régnant en maîtres sur la planète cinéma américaine. Devant un film à Universal, Martin Scorsese se lance dans un nouveau film de gangsters. Un film de commande certes, mais de Scorsese tout de même qui réunit une seconde fois l’équipe gagnante des Affranchis dont le studio américain cherche à réitérer le succès. Avec Casino, le réalisateur de Taxi Driver signe l’ultime volet de sa trilogie sur la mafia italo-américaine initiée avec Mean Streets vingt ans auparavant.

Le film commence, De Niro pousse pour la huitième fois la porte de l’univers scorsesien. Vêtu d’un costard aux couleurs criardes, il se dirige vers sa belle américaine. Sa voix off, marquée par l’âge, évoque, par une expérience malheureuse, un des thèmes majeurs du film : la trahison. Il s’installe au volant et met le contact entraînant l’explosion de son véhicule piégé. Le spectateur sait alors qu’il s’apprête à pénétrer dans un monde où trahisons et éliminations sommaires sont les seuls mots d’ordres.
De Niro, expulsé du véhicule, s’envole sur un générique religieux porté par l’air de Mathaus Passion. Le générique schématise le film à lui tout seul : un homme sera propulsé au sommet dans le monde de Las Vegas, un monde haut en couleurs que confirment les néons du générique, avant de chuter inévitablement dans les flammes qui se dessinent à mesure que le nom du réalisateur s’affiche à l’écran. Le message est clair : Las Vegas c’est l’enfer, renforçant ainsi la dimension sacrée du générique.




La caméra de Scorsese est constamment en mouvement, suivant un monde où l’arrêt est synonyme de mort.

Les quarante-cinq premières minutes sont quasiment documentaires. On y découvre les coulisses qui, contrairement aux reportages ordinaires, s’étendent jusqu’au désert avec ses trous « où de nombreux secrets y sont enterrés » et où les politiciens sont aux mains de la mafia comme nous l’informe un Joe Pesci, aussi terrifiant que dans les Affranchis.

Les présentations se font, celles de ceux qui semblent diriger et ceux qui tirent réellement les ficelles dans l’arrière-boutique (d’une épicerie italienne) où les caïds se réunissent autour d’une table qui, éclairée par Scorsese, évoque clairement les Dieux de l’Olympe renforçant l’opposition sacré/profane de ce début de film. Las Vegas est, selon leurs propres témoignages, la ville qui lave les personnages de leur pêchés, un comble pour cette ville qu’on appelle la cité du vice. Les acteurs portent leurs racines sur leurs visages. On sent que tout est authentique, authenticité qui passe par les détails comme les plats et les reproches à son fils que nous concocte une petite mamie qui fera sourire les fans, reconnaissant en elle les traits de la mère de Scorsese.

Cette première heure est magistrale et Scorsese prouve avec autant de brio que dans Raging Bull qu’il est un véritable maestro de l’image. Les cinéphiles sont aux anges. Les images parlent d’elles-mêmes, merveilleusement assemblées par Thelma Schoonmaker, nommée à l’Oscar pour ce film. La caméra est constamment en mouvement, suivant un monde où l’arrêt est synonyme de mort, au sens propre (le désert borde la ville) comme au sens figuré (dépassé par la concurrence). Chaque cadrage, chaque mouvement de caméra, vient compléter la voix off ; en faisant attention, la hiérarchie des personnages est perceptible, même le son coupé, comme le prouve la plongée totale sur De Niro arpentant les allées du casino, veillant au grain, qui l’installe définitivement comme l’œil qui voit tout ou encore la fluidité du plan séquence à la steady cam témoignant de l’aisance de la mafia à piquer dans les caisses des établissements de Vegas.

La présentation de De Niro s’achève sur un gros plan sur son visage. S’ensuit deux dés qui remplissent l’écran. De Niro relance, au prochain de jouer !

La reine Sharon Stone entre en piste, séduisant De Niro à l'instant même où il pose les yeux sur elle : « Quelle dégaine ! ». Après une scène de négociation de mariage gênante, le spectateur sait que ce parieur hors pair joue un coup extrêmement risqué. L'actrice sera récompensée par un Golden Globe, mais son personnage, que le spectateur ne peut que détester, ralentira quelque peu le dernier acte du film par ses trahisons à répétition.
Au tour de Joe Pesci, qui annonce à De Niro lors d’une virée en voiture dans la ville du vice qui reflète ses tentations et néons sur le pare-brise, que lui aussi, veut sa part du gâteau.
Tout le film est à l’image de ces séquences : parfaitement maîtrisé du début à la fin.



L'argent coule à flots, les belles filles défilent et De Niro a la classe mais Scorsese nous rappelle la dangerosité des lieux avec autant d’impact que les nombreux crochets que Joe Pesci assène tout au long du film.

Comme pour les Affranchis, Scorsese recourt à la voix off, ce que certains verront comme une répétition signe d’un manque d’inspiration. Mais Casino en est le grand frère, plus ambitieux, complexe et plus épique, confirmé par le choix de Scorsese d’utiliser le format Cinemascope, format par excellence des grandes épopées. Pourtant cette voix off est ici plus envahissante : on nous apostrophe, on se confie et tout le monde y va de son commentaire. Les paroles fusent tellement, que dans le dernier acte du film où le château de cartes s’effondre, il est presque difficile de les comprendre et c’est ce que veut Scorsese, transmettre le sentiment de chaos par les mots, on ne se retient pas, on pourrait sans le savoir prononcer ses dernières paroles.

L’argent coule à flots, les belles filles défilent et De Niro a la classe mais Scorsese nous rappelle la dangerosité des lieux avec autant d’impact que les nombreux crochets que Joe Pesci assène tout au long du film. Lors d’une séquence mémorable, il dévoile son vrai visage en moins de deux secondes, massacrant à coup de stylo dans la trachée un homme aussi grand que lui est minuscule. Maniant le contre point parfaitement, Scorsese couvre les gémissements de cet homme par un morceau des Rolling Stones. Ici, pas question de magnifier la violence. Tous ses degrés y passent : de celle dissimulée à celle la plus nue, présente dans les scènes de l’étau et des assassinats à coup de battes de base-ball qui resteront imprimées sur la rétine des spectateurs. Il est du devoir de Scorsese, sans se poser en moraliste, d’exposer clairement le revers d’une médaille qui semblait au premier abord totalement étincelante. Mais la coke, le fric et l’ego viendront détruire « le paradis sur terre » que nous présentait De Niro au début du film.

A la fin des deux heures quarante-cinq que dure le film, le talent de Scorsese est indéniable et réussit brillamment là on beaucoup se seraient noyés dans les centaines d’heures de prises, les dizaines de chansons qui s’enchaînent ici parfaitement et les dialogues récités à la mitraillette. Le film passe à toute vitesse, porté par l’enthousiasme de Scorsese à raconter son histoire et à sa maitrise du récit filmique. C’est en se disant que c’est déjà terminé que le spectateur fait le plus beau compliment à Scorsese, félicitant sans le savoir les talents de conteur du cinéaste italo-américain.

Note : ★★★★★★★★★☆ 9.5/10

Bande-annonce de "Casino"

Casino (1995)

Réalisé par : Martin Scorsese
Ecrit par : Martin Scorsese et Nicholas Pileggi
Produit par : Barbara De Fina et Joseph P. Reidy
Avec : Robert De Niro, Joe Pesci, Sharon Stone et James Wood
Directeur de la Photographie : Robert Richardson
Décorateur : Dante Ferretti
Montage : Thelma Schoonmaker

Durée : 2h45
Budget : 52,000,000 $
Box Office : 116 112 375   $
USA : 42,512,375 $
France : 1 657 903 entrées

Raging Bull (1980) - ★★★★★★★★★ 10/10

Avec Raging Bull, Martin Scorsese signe un film magnifique. Chef d’œuvre majeur du cinéma américain, il sacre le réalisateur comme un des meilleurs cinéastes n’ayant jamais existé.

Raging Bull retrace la vie du boxeur américain d’origine italienne, Jake LaMotta. Surnommé « le Taureau du Bronx », il atteint les sommets grâce à des combats mythiques contre Sugar Ray Robinson et Marcel Cerdan qui le mèneront au titre de champion du monde des poids moyens. Mais la violence continue, même une fois le combat terminé. A coups de poing et de mots, les personnages finissent par se détruire les uns les autres.




Quatrième collaboration entre les deux hommes, Raging Bull reste leur plus beau film à ce jour.

Raging Bull
, nous le devons à l’entêtement de Robert De Niro qui passa près de cinq années à convaincre son ami Martin Scorsese de diriger le film. Mais le réalisateur, avant même Taxi Driver, ne se sent pas touché par la descente aux enfers du boxeur Jack LaMotta, qui a connu la gloire dans les années quarante. Car le sport, Martin Scorsese n’y connait rien. Asmathique depuis l’enfance, il vécut ses premières années à la fenêtre de son appartement sur Elisabeth Street, regardant ses amis jouer dans les rues de la Little Italy. La boxe, il ne connaissait que celle du vendredi soir à la télévision qui réunissait son père et ses amis devant le minuscule écran des premières télévisions.

Après son New York, New York tourné en 1977 et son échec cuisant au box-office, Martin Scorsese doute de son talent de metteur en scène, entrant dans une spirale destructrice entre dépression et overdose de cocaïne. Cette descente aux enfers le conduira à l’hôpital. Souffrant d’une hémorragie interne, il échappe de peu à la mort en novembre 1978. L’acteur du Parrain II lui rend visite sur son lit d’hôpital, l'interrogeant sur sa volonté de poursuivre les préparations de Raging Bull. Après l’expérience malheureuse par laquelle est passé le réalisateur, ce dernier s’identifie davantage au boxeur Jack LaMotta et accepte de diriger le film. L’opiniâtreté de l’acteur a payé, nous offrant, à l'occasion de leur quatrième collaboration, leur plus beau film à ce jour.



« Peu importe ce que tu fais, peu importe le talent que tu crois avoir, il y a toujours Martin Scorsese… » Brian de Palma

Dès les premières secondes, le spectateur sait qu’il s’apprête à visionner un film magnifique. Le générique, saisissant, présente Robert De Niro déambulant au ralenti sur le ring, se déplaçant avec la majestuosité d’un fauve en cage. Ici les cordes font office de barreaux, établissant d’emblée le caractère animal du personnage. Plus tard, dans une autre cage, sa cellule de prison, le personnage de De Niro explicitera cette condition de laquelle il veut se détacher : « I’m not an animal » répétera-t-il, effondré. Sur ce ring, Robert De Niro est seul et c’est cela dont veut traiter le film. Malgré le prestige de certains boxeurs qu’il affrontera, c’est d’abord contre lui seul que se battra Jake La Motta : se punissant lui-même de certaines de ses actions dans lesquelles il ne percevait plus clairement les délimitations du ring. Car, dans la vie de cet homme, l’arène est partout. De la cuisine à la chambre à coucher, quand ce n’est pas avec les poings que Jake frappe, ce sont ses mots qui sont aussi percutants que ses uppercuts.

D’un noir et blanc éclatant et porté par l’air magnifique de Cavalleria Rusticana, le générique est aussi féroce que le boxeur lui-même aux yeux des réalisateurs qui sévissent à l’époque. Le réalisateur de Scarface, Brian de Palma, préparant ce qu'il considérait à l’époque comme son meilleur film, Blow Out, s’assit dans la salle de cinéma, assistant à la projection du nouveau film de son ami et s’exclama : « Peu importe ce que tu fais, peu importe le talent que tu penses avoir, il y a toujours Martin Scorsese… ».


Cette figure de boxeur ancre définitivement Robert De Niro dans la mythologie hollywoodienne, qui remporte l’Oscar pour son dévouement au personnage.

Alfred Hitchcock répondait à ceux accusant le manque de vérité de ses films, qu’il ne faisait non pas des tranches de vies mais des tranches de gâteau. Entendez, des histoires divertissantes. Ici, Martin Scorsese nous offre une véritable tranche de vie. Raging Bull fait partie de ses films, tout comme Mean Streets et Les Affranchis, criant de vérité. L’alchimie entre les acteurs est flagrante et témoigne d’une connaissance parfaite des comédiens pour les personnes qu’ils interprètent, quand ce n’est pas des figures authentiques de la vie du réalisateur de Taxi Driver qui apparaissent à l’écran.

Martin Scorsese voulait au départ faire un film de boxe sans aucune scène sur le ring. Et si cela avait été le cas, le film aurait tout de même fonctionné. Car l’âme du film réside dans les moments quotidiens, parfois anodins, dans lesquels Robert De Niro et Joe Pesci brillent par leur justesse de ton. Les scènes de disputes entre les deux frères sont de véritables leçons de comédie et figurent parmi les meilleurs moments de Raging Bull. Le rôle de Jake LaMotta ancre définitivement Robert De Niro dans la mythologie hollywoodienne où la figure du boxeur est à l’égal du cowboy : légendaire. L’acteur remporte l’Oscar pour son dévouement au personnage. Après de longs mois d’entraînement avec Jake LaMotta en personne, qui classera sans hésitation l’acteur dans les meilleurs boxeurs de sa génération, De Niro prend 30 kilos en l’espace de quatre mois pour interpréter le boxeur après qu’il ait raccroché : le jusqu’auboutisme de Robert De Niro à son apogée.

Avec Raging Bull, Martin Scorsese étale aux yeux du monde son immense talent de conteur par l'image et ses qualités de technicien. Sa direction d’acteurs fait exister ses personnages et sa caméra les magnifie. Le film est un chef d’œuvre technique. L’esthétique noir et blanc du long métrage résulte de multiples facteurs : dramaturgiques et techniques. A l’époque, les couleurs de la pellicule résistaient mal au temps qui passe. De plus, la couleur et en particulier le rouge des gants de boxes, ne convenait pas aux souvenirs en noir et blanc de cette époque. Il fallait également démarquer le film de ses quatre concurrents de l’année 1980, parmi lesquels se trouvait Rocky II qui, car plus accessible, connaitra une carrière plus heureuse que Raging Bull dans les salles.


















Nous ne remercierons jamais assez le géant De Niro pour avoir remis sur les rails Martin Scorsese, lui redonnant le goût de filmer, nous offrant ce qui est considéré aujourd’hui par beaucoup comme le meilleur film de cette décennie.

Les scènes de boxe du film sont époustouflantes. Scorsese livre des séquences dont la maestria est une référence pour bon nombre de réalisateurs. Le réalisateur de Casino choisit ici d’innover en ne filmant jamais le ring de l’extérieur. Il préfère nous faire vivre l’expérience du boxeur pendant le combat, qui dépasse dans le film les simples limites du sport. La distorsion du son, la fumée qui entoure le ring, la sueur dégoulinant des corps des combattants, la caméra de Scorsese qui donne aux adversaires de LaMotta des airs diaboliques, sont autant d’éléments cinématographiques qui nous plongent dans l’enfer dans lequel Jake cherche, encore et toujours, sa rédemption.

Si Thelma Schoonmaker remporte l’Oscar du meilleur montage, et De Niro la statuette du meilleur acteur, Martin Scorsese doit se contenter d’une simple nomination. La monteuse soulignera cette absurdité en confiant que son travail n'était que l'aboutissement de la réflexion du réalisateur, débutée depuis la préparation du film. L’Académie commet une nouvelle erreur de jugement, que beaucoup, des professionnels au public, regretteront.

A la fin du film, De Niro est tout seul, cherchant à recoller les morceaux avec son frère dans une scène bouleversante où il apparait, malgré sa carrure imposante, aussi fragile que du verre. L'ultime scène, saisissante, présente Jake LaMotta, devenu un showman de pacotille, qui récite un monologue de Brando tiré du film Sur Les Quais semblant résumer sa vision de sa relation fraternelle. Avant d’entrer sur scène, il trottine dans sa loge, répétant à maintes reprises « I’m the boss » comme à l’époque où il montait sur le ring.

Nous ne remercierons jamais assez le géant De Niro pour avoir remis sur les rails Martin Scorsese, lui redonnant le goût de filmer, nous offrant ce qui est considéré aujourd’hui par beaucoup comme le meilleur film de cette décennie.

Note : ★★★★★★★★★ 10/10

Bande annonce "Raging Bull"

Raging Bull (1980)
Réalisé par : Martin Scorsese
Ecrit par : Paul Schrader et Mardik Martin
Produit par : Robert Chartoff et Irwin Winkler
Avec : Robert De Niro, Cathy Moriarty, Joe Pesci
Directeur de la Photographie : Michael Chapman
Montage : Thelma Schoonmaker
Durée : 2h05
Budget : 18,000,000 $
Box Office (USA) : 23,334,953 $
France : 444,000 entrées